Filet d’un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,
– William Shakespeare
Œil de lézard, pied de grenouille,
Duvet de chauve-souris et langue de chien,
Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle,
Jambe de lézard et aile de hibou;
Pour faire un charme puissant en désordre,
Bouillez et écumez comme un bouillon d’enfer
Macbeth, Acte 4, Scène 1.
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de Shakespeare, Didier, 1864
Avant même de penser à sa conception, elle s’était déjà approprié mes dents. Le dentiste en a fait un moulage en plâtre, s’en est servi pour fabriquer ma plaque occlusale, puis m’a demandé : « Voulez-vous garder votre moulage? »
« D’habitude, vous faites quoi avec? »
« On les jette, mais c’est compliqué… c’est un déchet problématique. »
« D’accord, je le garde; je vais pouvoir me sourire. »
J’évite d’accumuler des objets, mais cette affaire n’était ni recyclable ni réutilisable. Fait que le moulage s’est faufilé dans une boîte sur mon étagère de bricolage.
Des années plus tard, Becca a réclamé mes agrafes chirurgicales. Comment décliner l’infirmière qui demande gentiment « Voulez-vous garder vos agrafes? »
« Quoi?! »
« Genre… dans un pot?! »
« Il y a du monde qui fait ça? »
J’ai eu un flash-back à l’hôpital où, avec la valise à mes pieds, je me suis arrêtée pour des formalités avant de sortir. C’était la routine et ça impliquait des prescriptions, dont une pour le retrait des agrafes, dans dix jours.
Sans aucun stress pour l’opération, juste par curiosité, j’ai demandé : « Que se passe-t-il si je ne les fais pas retirer? Après tout, c’est de l’acier sophistiqué. »
L’infirmière hésitait : « Sont pas faites pour rester en place; je vous garantis une infection. »
« Il doit y avoir du monde avec des piercings semblables. Je peux pas être la première à y penser. »
« Oui, sauf que les piercings sont conçus différemment. Et faits en alliages spécifiques. »
J’ai accepté l’explication et j’ai noté la date du rendez-vous dans mon agenda.
Fait que, dix jours plus tard, je suis sortie de la clinique avec une boîte de médicaments transparente où les agrafes baignaient dans une solution. Aucune idée si c’était de l’alcool ou non, j’ai tardé à l’ouvrir pour éviter l’odeur qui aurait pu s’y dégager. Elle allait rester là, sur une étagère avec d’autres trucs en attente d’être rangés.
L’idée de Becca a germé un an plus tard. Sur une autre étagère, trônait une tête en styromousse qui avait le rôle de garder en place mes perles rouges. La seule et unique décoration de Noël que j’utilise pour pomponner la table. Pas de sapin, mais un flot de perles rouges qui coule entre les couverts et les verres. Je peux aussi l’accrocher au mur, d’un cadre à l’autre. Il est assez long pour recouvrir au moins deux murs et même faire le tour des fenêtres. C’est une vraie galère, par contre : dès que je les libère de mes doigts, elles s’échappent, obéissant à des lois physiques plus que bizarres. Une fois Noël passé et trop lâche pour les enrouler autour de la tête en styromousse, je les ai enfermées dans un pot sur l’étagère des aliments secs. Elles apportent une touche de couleur et de diversité au riz, aux pâtes, aux flocons d’avoine et aux autres ingrédients. C’est pratique pour faire des blagues aux amis qui demandent : « C’est des bonbons? »
La tête était devenue inutile. Où la mettre? Qu’en faire? Quelque part dans la maison, il y avait mes dents et mes agrafes. De quoi faire un autoportrait. La police utilise ce genre de morceaux pour identifier les victimes. Pas mal original.
Je les ai assemblés avec un bon sens anatomique. Pas satisfaite de la texture, la légèreté et la forme de la tête, j’ai recouvert la styromousse de couches et de couches de papier mâché.
Puis, je l’ai trouvée banale. Trop conforme, elle ressemblait à un mannequin médical pour étudiants : « Observez ici la ligne de la chirurgie, elle traverse le muscle temporal et crée un dysfonctionnement de l’articulation temporo-mandibulaire, blablabla. »
À la recherche d’une meilleure expression, j’ai fouillé dans ma vieille boîte à chaussures remplie de trésors, voir s’il y avait de quoi d’approprié. Ah oui, une peau de serpent. Mon alter ego avait besoin d’une bête. Un peu plus longue que la cicatrice, parfaite pour la souligner.
Toujours obtuse. Il lui manque du volume. Puis, un chat a trouvé les plumes et les a traînées partout dans la maison. Malgré mon réflexe de réprimander le chat, j’ai fini par lui remercier. L’odorat d’un chat est imbattable. Même savonnées et rincées, je suppose que les plumes sont impregnées à jamais de l’odeur d’oiseau. Du coup, j’ai planté trois plumes dans les cicatrices adjacentes de la tête, deux dans les trous des drains et une dans l’orifice du cathéter au niveau du cou.
Une amie de passage l’a complimentée pour sa pureté en mentionnant le travail d’un artiste japonais. J’ai compris qu’il lui manquait de la couleur. Faisons-en un guerrier.
Et la voilà, dans sa forme finale. Je n’y toucherai plus.
Je l’ai appelée Becca.